Les municipalités du Québec en voie d'échouer

Traitements des matières organiques

Eric Nicol eric.nicol@tc.tc
Publié le 28 octobre 2015

Les foyers québécois ont envoyé en 2012 dans les dépotoirs et les incinérateurs plus de 1,3 million de tonnes de matières organiques.

©Photo TC Media

Alors que plusieurs municipalités du Québec ont déjà adopté le bac brun, plusieurs autres sont en voie de le faire. Malgré ces efforts, nombre d'entre-elles rateront vraisemblablement les cibles gouvernementales de 60% de recyclage des matières organiques en 2015, selon les informations obtenues par TC Média.

Selon les plus récentes données colligées, les foyers québécois ont envoyé en 2012 dans les dépotoirs et les incinérateurs plus de 1,3 million de tonnes de matières organiques. C’est l’équivalent du poids de 950 000 voitures en restes de table, pelures de bananes, légumes défraîchis et rognures de gazon.

Depuis, la situation s’est améliorée, mais on est encore très loin d’atteindre l’objectif que Québec s’était donné pour 2015 qui était de recycler 60% des matières organiques, selon des experts interrogés par TC Média.

« Évidemment, on n’y arrivera pas, tranche Marc Olivier, professeur de chimie à l’Université de Sherbrooke et spécialiste de la gestion des matières résiduelles. Il y a beaucoup de projets qui sont en cours de réalisation et la fin de 2015 arrive. »

Observateur de ce secteur depuis plusieurs années, le directeur général du Front commun pour une gestion écologique des déchets, Karel Ménard, abonde dans le même sens. « L’objectif du 60% en 2015 est une vue de l’esprit. On n’y arrivera pas », affirme-t-il.

Les dernières données officielles publiées par Recyc-Québec font état d’un taux de recyclage des matières organiques de l’ordre de 20% pour tous les secteurs d’activité en 2012. Deux ans plus tard, les choses ont bien sûr progressé, mais on serait encore très loin du 60% dicté dans la Politique québécoise de gestion des matières résiduelles et à des années-lumière d’un taux de recyclage de 100% qui était prévu pour 2020.

Dans le milieu municipal, cet objectif de 100% signifie qu’aucune matière organique ne doit finir au dépotoir, que chaque résidence doit être dotée d’un bac brun dont le contenu sera valorisé ou recyclé.

Une cible toujours repoussée

La plupart des municipalités qui n’ont pas encore déployé leur flotte de bacs bruns travaillaient jusqu’à tout récemment en fonction de cet objectif de 2020. Or, fin septembre, le gouvernement Couillard a annoncé qu’il allait donner trois ans de plus au monde municipal pour atteindre l’objectif de 100%. C’est donc d’ici le 31 décembre 2022 que les villes et municipalités devront avoir trouvé un débouché pour leurs résidus organiques.

Responsable de l’environnement à la MRC des Pays-d'en-Haut, Joël Badertscher est un de ceux qui travaille à implanter une collecte à trois voies dans les municipalités desservies par sa MRC. Le report de l’échéance aura un impact limité selon lui parce que plusieurs municipalités avaient déjà entrepris les changements. « Les gens sont prêts pour ce changement, même si parfois, les politiciens pensent qu’ils ne le sont pas », affirme-t-il. Chose certaine, il constate que les progrès sont rapides. Sainte-Adèle, qui a été la première municipalité de cette MRC à mettre sur pied la collecte des matières résiduelles, a enregistré un taux de recyclage de 32% après deux mois de collecte des bacs bruns.

On sait pourtant depuis longtemps que les matières organiques, à l’instar du métal, du plastique et du papier, peuvent avoir une deuxième vie. Au lieu de remplir les sites d’enfouissement, elles peuvent être transformées pour produire des fertilisants ou des gaz renouvelables.

Une politique qui manque de dents

Repousser les échéances semble avoir été une pratique courante au Québec. Dans la politique de 1998, on voulait déjà recycler 60% des matières putrescibles avant… 2008.

Le professeur Marc Olivier se souvient qu’à l’approche de cette échéance, plusieurs maires et préfets ont réalisé que rien n’allait les obliger à changer leurs habitudes. « Avez-vous entendu dire qu’il y avait un préfet de MRC qui a été emprisonné parce qu’il n’avait pas respecté sa signature dans les plans de gestion des matières résiduelles? Ben non. Il n’y avait pas de règlements, pas de pénalités… » fait-il remarquer. De même, il constate que toutes les raisons sont bonnes pour retarder la mise sur pied de la collecte à trois voies.

Il affirme que ce nouveau report de l’échéance démontre les priorités du gouvernement : pour maintenir des coupures de 300 M$ imposées aux municipalités, Québec aurait accepté de reporter l’échéance de 2020 qui imposait aux municipalités de faire des dépenses importantes dans la collecte à trois voies. « Ce qu’on voit, c’est qu’il y a un ministre qui s’est fait marcher sur les pieds et qui a laissé l’austérité, les coupures et le ministère des Affaires municipales et de l’Organisation du territoire, faire en sorte que pour pouvoir couper les 300 millions $ deux années de plus, il fallait que quelqu’un cède et c’est cet objectif environnemental qui a cédé. »